juin 1996 Page 25
LA RÉVOLTE DES « SANS-SOLDE » DU CONTINENT NOIR
Gendarmes et voleurs en Centrafrique
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LA multiplication des mutineries de soldats, en Afrique, menace de déstabiliser de fragiles démocraties. La récente intervention militaire française en Centrafrique se veut un signal pour les rassurer. Au risque, pour Paris, d'endosser à nouveau l'uniforme de « gendarme » du continent noir...
Par Philippe Leymarie
Journaliste à Radio France Internationale.
« Au nom du peuple, j'ai demandé à la France d'intervenir pour sauver les institutions de la république issue d'élections libres et démocratiques... » Par cette déclaration, le 20 mai dernier, le président de la République centrafricaine, M. Ange-Félix Patassé, avait légitimé le déclenchement de l'opération « Almandin 2 », destinée comme le mois précédent à rétablir l'ordre dans son pays, après une nouvelle mutinerie de la majorité de son armée (1).
Une force de 2 400 légionnaires, parachutistes, commandos et personnels divers de l'armée française a procédé, en une semaine, à l'évacuation de plus de 2 000 étrangers, dont les deux tiers de la communauté française expatriée, en même temps qu'elle occupait des périmètres de sécurité en plusieurs points stratégiques de Bangui, la capitale, et empêchait les mutins de s'emparer de la Radio nationale et du palais présidentiel, puis renouait avec les militaires rebelles les fils d'une négociation que le pouvoir ne paraissait plus en état de mener lui-même. On retiendra d'abord de cette équipée que, pour la deuxième fois en quelques semaines, des soldats français ont été impliqués dans des combats de rue, dans une capitale africaine, au point de susciter cette fois des manifestations antifrançaises. Et que ce déploiement sophistiqué d'hommes, armes et matériels, accompagné d'une noria d'avions civils et militaires, aura consommé en quelques jours bien plus de crédits qu'il n'aurait été nécessaire pour apaiser la grogne des soldats de Centrafrique et celle des armées d'autres pays francophones, comme la Guinée ou le Congo, où de semblables mutineries se sont déclenchées depuis le début de cette année (2).
Le régime ainsi secouru sort affaibli de l'épreuve : une économie en désordre, à la suite du départ précipité des étrangers ; une capitale en partie dévastée par les incendies et les pillages ; un coup d'arrêt sans doute durable à la reprise du dialogue avec le Fonds monétaire international (FMI) ; la perte de crédibilité d'une équipe gouvernante à la merci d'un quarteron de sous-officiers, qui n'a dû son salut, pour la seconde fois en un mois, qu'à une aide militaire étrangère ; et une dépendance accrue à l'égard du « parrain » français. Il est vrai que, entre la France et le Centrafrique, les liens de connivence sont anciens : le sacre de l'empereur Jean-Bedel Bokassa en décembre 1977, l'affaire des « diamants » (3), la déposition de l'empereur par les parachutistes de l'opération « Barracuda » (4), le long règne du colonel Mancion (5), le soutien sans faille au général-président André Kolingba, finalement « lâché » en 1993 à l'occasion d'élections dont l'armée française avait dû assurer elle-même la logistique.
Le Centrafrique est aussi, depuis une vingtaine d'années, le principal pivot du parapluie militaire français en Afrique, articulé avec Dakar et Libreville à l'ouest, et Djibouti à l'est : un rôle de plaque tournante qui s'appuie sur deux bases permanentes (Bouar et Bangui) et un effectif de 1 400 hommes, couramment sollicités pour des interventions dans toute l'Afrique centrale (Rwanda, Zaïre, Cameroun, Tchad) et au-delà. Le risque a été pris, en sauvant la mise au président Patassé et à son régime, de paraître s'aligner derrière un homme qui pour avoir été élu, cette fois, avec les apparences de la démocratie n'en a pas moins une image déplorable. Celle d'un « revenant » : c'est lui qui avait organisé la pompe du sacre d'un empereur dont il était à l'époque le premier ministre. Une certaine indifférence à l'égard de la misère, omniprésente dans un pays qui a subi de plein fouet la dévaluation du franc CFA en janvier 1994. Un entourage dispendieux et corrompu. Des retards à remettre de l'ordre dans l'économie du pays et à conclure un accord avec le FMI. La valse des premiers ministres. L'incapacité à voir venir les crises, et ensuite à les régler...
Cette intervention militaire française a d'abord été présentée comme une opération « humanitaire », au sens où les armées occidentales entendent surtout la protection et l'évacuation de leurs propres ressortissants et alliés : une action de sauvegarde conçue pour éviter toute perte humaine et rassurer les communautés françaises expatriées sur le continent. Au même moment, le ministre français de la coopération, M. Jacques Godfrain, soutenait que « la France ne veut plus être le gendarme de l'Afrique (6) ».
A un deuxième niveau, on a cherché à modifier le rapport de forces, avec la montée en puissance du dispositif, la décision d'évacuation générale des étrangers et le recours à des actions offensives, comme le dégagement du bâtiment de la Radio nationale pour empêcher les mutins d'en prendre le contrôle (7), au risque d'encourir le reproche d'ingérence et de s'attirer l'hostilité d'une des parties (8). Dans une troisième étape propre au cas centrafricain , on est passé à la médiation, le général commandant l'intervention française se prévalant de ce nouveau rapport de forces pour obtenir, le 26 mai, l'engagement des mutins à rentrer dans leurs casernes et celui du président à les amnistier et à former un gouvernement d'union nationale... La justification ultime est, alors, de démontrer que, « lorsque la France appose sa signature, elle la respecte », ainsi que l'affirmait le ministre de la défense, M. Charles Millon (9). Le message est destiné notamment aux vingt-quatre pays dits francophones, avec lesquels la France a conclu une soixantaine d'accords de coopération militaire technique ou de défense. Dans ce dernier cas, qui concerne huit pays Cameroun, Côte-d'Ivoire, Comores, Djibouti, Gabon, République centrafricaine, Sénégal, Togo , des modalités d'intervention immédiate sont prévues, y compris en matière de sécurité interne, parfois sous forme de clauses secrètes (10).
De fait, sur les 28 interventions recensées depuis 1959, au moins 14 ont été destinées à rétablir l'ordre intérieur, 7 ont constitué une réponse à une agression de la part d'un pays étranger ou d'une organisation armée opérant à partir des frontières, et 7 ont été à vocation essentiellement humanitaire (évacuation de ressortissants ou action dans le cadre d'une force multinationale). Engagements sans préavis LE dispositif militaire français en Afrique près de 9 000 hommes prépositionnés sur 8 bases est en place depuis la vague des indépendances des années 60 : ce réseau de « forces de présence », combiné avec les « forces de souveraineté » basées dans les départements et territoires français d'outre-mer, assure, selon le ministère français de la défense « une recherche préventive de stabilité et de maîtrise des crises au plus bas niveau d'intensité, en offrant des capacités d'information permanente, souvent de dissuasion, et fréquemment d'action au plus tôt et au plus près », dans le cadre d'une disponibilité maximale avec « engagement quasiment sans préavis », tout en assurant à la France « la disponibilité d'escales et de bases de transit pour la projection d'unités de renfort (11) ».
Après l'Afrique des Grands Lacs, l'Afrique de l'Ouest longtemps préservée paraît s'embraser à son tour. Une « vague kaki » a surgi, ces derniers mois, avec les mutineries au Congo et en Guinée, et la prise du pouvoir par les militaires au Niger. Qui, mieux que les « frères d'armes » français, serait à même de comprendre et d'endiguer le mouvement de protestation qui gagne les garnisons dans les pays de la zone franc, où grossissent les rangs des « déçus de la démocratie » ? Il est significatif que, dans son action en Centrafrique, Paris ait pu s'assurer en quelques heures du soutien des principaux dirigeants africains francophones (Sénégal, Gabon, Cameroun, Togo, Mali, Burkina Faso), obnubilés par la menace que font courir sur la stabilité de leurs propres régimes des forces armées habituées jusqu'à la fin des années 80 à détenir directement le pouvoir et aujourd'hui laissées pour compte (12). Au Niger, en janvier dernier, les officiers avaient pris prétexte d'un blocage des institutions pour démettre le président et le premier ministre, et ne se sont résignés à des élections, prévues ce mois de juin, que sous la pression des bailleurs de fonds du pays. En Centrafrique, une revendication d'abord corporatiste le paiement d'arriérés de solde a débouché sur une protestation plus large : « On demande sagement au chef suprême des armées de ne pas désarmer son armée », expliquait au début de cette seconde mutinerie le sergent Cyriaque Souké, avant de demander, quelques jours plus tard, la démission du chef de l'Etat. Ailleurs, comme en Guinée, les militaires réclament simplement leurs salaires ou, comme au Congo, exigent l'intégration promise pour les miliciens. Tous s'inquiètent des plans de démobilisation imposés par le Fonds monétaire international dans le cadre des opérations de « dégraissage » des fonctions publiques. Et de la baisse de professionnalisme dans des corps d'armée en voie de paupérisation, suspectés et déconsidérés, alors que se développe, sur tout le continent, un marché privé de la sécurité : gardiennage, gardes du corps, vigiles, mercenariat, etc. La dernière réunion ministérielle du Comité des Nations unies pour la sécurité en Afrique centrale, outre les habituelles préoccupations concernant la situation explosive dans la région des Grands Lacs, note, une fois de plus, « la prolifération des armes légères » dans l'ensemble des pays de la zone et demande l'aide internationale pour des programmes de « micro-désarmement » : collecte et rachat d'armes, recensement et contrôle des permis de port d'armes (13).
En Centrafrique, le président Patassé avait promis, dès la première mutinerie d'avril, d'organiser des « états généraux de l'armée », mais sans s'exécuter à temps... Au Gabon, le président Omar Bongo, à son tour inquiet, vient de préconiser une concertation des chefs d'Etat sur la place des militaires dans les pays démocratiques (14) !
Philippe Leymarie.
Afrique
France
Centrafrique
(1) Déclaration à Radio-France internationale (RFI), 20 mai 1996.
(2) Déjà, pour contribuer à apaiser la première révolte des « sans-solde » centrafricains, Paris avait dû débloquer d'urgence en avril une première enveloppe de 700 millions de francs CFA, destinée à payer une partie des arriérés de salaire dus aux 5 000 éléments de l'armée nationale centrafricaine...
(3) Dénoncée par Le Canard enchaîné, la pratique des « cadeaux » de l'empereur sous forme de « plaquettes » de diamants à son « cousin » avait contribué à ternir, à la fin des années 70, l'image du président français de l'époque, M. Valéry Giscard d'Estaing.
(4) Un président de rechange, M. David Dacko, en exil volontaire en France, avait débarqué en septembre 1979 de la soute d'un Transall de l'armée française en même temps que des agents de la centrale française de renseignement faisaient main basse sur les archives impériales...
(5) Un officier français de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), qui a eu pendant plus de dix ans la haute main sur les affaires politiques dans le pays, avec bureau à la présidence.
(6) Déclaration sur Europe 1, 20 mai 1996.
(7) La radio, détruite pendant les combats, a dû cesser d'émettre.
(8) Le Centre culturel français de Bangui a été incendié par des manifestants.
(9) Déclaration, le 21 mai 1996 lors d'une visite à Toulouse, à l'état-major de la 11e division parachutiste, spécialisée dans les opérations extérieures.
(10) Le ministre français de la coopération, M. Jacques Godfrain, a préconisé le 22 mai une révision de ces accords de défense, qu'il juge « assez flous et laissés à la libre appréciation du chef d'Etat en place ».
(11) Cf. « Les forces prépositionnées », dossier d'Armées aujourd'hui, no 186.
(12) Cf. Dominique Bangoura, Les Armées africaines, Editions du Cheam, 1992.
(13) Résolutions de la 8e réunion ministérielle, Yaoundé, 15-19 avril I996.
(14) Entretien sur RFI, 20 mai 1996.
LE MONDE DIPLOMATIQUE | juin 1996 | Page 25
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